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«  Monde d’après  » et mémoire collective

Olivier Artus, bibliste et recteur de l’Université catholique de Lyon, prêtre du Diocèse de Sens Auxerre, met en garde contre l’oubli des résolutions prises pendant le crise du coronavirus. Lire sa tribune publiée dans « La Croix » ce jeudi 21 mai 2020.

Olivier Artus

publié en mai 2020

Les temps de crise, quelle qu’en soit la nature – guerre, épidémie, crise économique – font toujours naître une aspiration à l’émergence d’un monde meilleur. La guerre de 1914-1918 a débouché sur une aspiration profonde à la paix, et la Seconde guerre mondiale a engendré une volonté commune de bâtir un monde plus juste, où la dignité de tous soit respectée. Pourtant, les prises de conscience effectuées à l’occasion de ces crises ont eu peu d’effets durables.

En élargissant notre regard et en prenant en considération le temps long de l’histoire, nous pouvons recourir à des traditions littéraires qui interprètent dans la durée l’histoire des peuples. Parmi celles-ci, la Bible hébraïque occupe une place de choix. Les traditions bibliques portent en effet sur l’histoire un regard croyant qui intègre le recul du temps.

L’oubli du don

Les événements historiques auxquels se réfèrent les récits bibliques ne diffèrent pas fondamentalement des événements de l’histoire contemporaine : la guerre et ses conséquences – exil, ruine, inégalités criantes, épidémies. Le peuple d’Israël qui affronte ces crises tente de les analyser et d’en comprendre les ressorts : qu’est-ce qui a conduit si souvent le pays à la catastrophe ?

La réponse qui revient souvent dans la Bible hébraïque est « l’oubli » : le peuple et ses dirigeants ont oublié que la terre où ils résident ne leur appartient pas en propre, mais doit être considérée comme un « don » qui les précède. Leur tentation constante est de s’approprier cette terre et ses richesses, et d’oublier cette dimension du « don ». Au-delà de la Bible hébraïque, et quelle que soit l’époque historique considérée, l’oubli du don et la volonté d’appropriation sont à la source des tensions politiques et des guerres qui, souvent, en ont découlé.

Pour nos contemporains, la crise du coronavirus a changé le regard porté sur la vie elle-même : soudainement, la vie est apparue fragile, et, dans cette fragilité même, elle a été reconnue comme un don précieux. Prise de conscience d’une fragilité, mais aussi des terribles inégalités sociales qui caractérisent notre société, et qui pèsent dans les conséquences de l’épidémie. Ces inégalités interrogent. En quoi sont-elles légitimes ? Si nous considérons vraiment le monde et chacune de nos vies comme des dons qui nous précèdent, comment, alors, accepter ces inégalités flagrantes, et l’oubli de la dignité des plus démunis qui en résulte ?

Des lieux de résistance

Pourtant, si la crise épidémique met au jour les fractures qui déchirent notre société, elle met également en lumière des lieux de « résistance » à ces inégalités : au sein des hôpitaux, tous les patients, quelle que soit leur condition sociale, reçoivent le même traitement, et, plus largement, la population, dans son immense majorité, fait preuve de solidarité et de résilience.

Les disparités sociales criantes que la crise a rendues manifestes ne peuvent être traitées que sur le temps long. La sincérité de ceux qui souhaitent un « monde nouveau » ne peut être mise en doute. Mais un simple regard sur l’histoire récente, ou sur les événements plus anciens évoqués par les textes bibliques, nous met en garde contre l’oubli : la mémoire collective laisse souvent s’effacer peu à peu les résolutions qui naissent des crises, et nous risquons d’assister, si nous n’y prenons garde, à l’éternel retour des mêmes déséquilibres.

Le monde a besoin de veilleurs, qui gardent la mémoire des périodes de crise, des espoirs qu’elles ont fait naître, de l’aspiration à la dignité qu’elles ont révélée, et finalement de l’esprit de résistance qu’elles ont suscité. Garder la mémoire et agir pour combattre l’éternel retour des mêmes processus : oubli du don, oubli de la dignité de l’autre, explosion des inégalités et finalement déchirure du tissu social.

Dans ce travail de veille et de mémoire, les Universités ont une place spécifique : il est de leur responsabilité sociale de transmettre aux étudiants qui leur sont confiés les moyens de « décrypter » les enjeux du temps présent. La mise en relation de la mémoire commune (historique, littéraire, philosophique) et des événements que nous vivons remet ces derniers à leur juste place, et permet de dépasser le caractère dramatique de l’immédiat pour ouvrir et tracer les chemins de l’« après ».

Entre l’enthousiasme excessif qui caractérise toute sortie de crise, et le cynisme auquel certains pourraient se laisser aller, il existe une voie pour une espérance crédible, qui se nourrit des hauts faits de tous ceux qui ont su résister et veiller.

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